La France n'aime pas ses jeunes

Publié le par plumedecib

Elle n'aime pas ses vieux non plus, me rétorquez-vous et avec raison. Je pourrais vous dire que la société française manque tout simplement d'humanité. Souhaitons que cette crise nous permette d'en retrouver. j'en doute un peu quand je vois combien les gens sont prêts à se taper dessus, à s'arracher les tripes parce qu'ils ont peur qu'on leur prenne leur morceau de barbaque. 

Nous fonctionnons sur la peur et nous avons terriblement peur de nos jeunes. Le gouvernement joue avec nos peurs. C'est pourquoi il lance des propositions qui font office de sondages et des idées dans le style de celle de Monsieur Lefebvre, porte-parole de l'UMP "détecter des troubles du comportement chez l'enfant dès le plus jeune âge afin de lutter contre la délinquance des mineurs". Cette idée est je vous le rappelle, une simple idée, pas encore une proposition. Mais elle est assez grave dans le sens où elle prône un type de comportement référent et oblige les autres à s'y conformer ou à subir "une politique préventive". J'associe ce type de politique à celle utilisée aux USA qui consiste à abrutir les enfants plus turbulents que les autres avec une quantité astronomique de tranquillisants. Cela me pousse à imaginer l'avenir de notre société d'enfants sages devenus des adultes dociles et endoctrinés.



RENE PAGIS ET JEAN-LUC CHARPENTIER (ce texte date de 2001 mais il est toujours d'actualité)

René Pagis est juge des enfants au tribunal de grande instance d'Aurillac, membre du conseil national du Syndicat de la magistrature. 
Luc Charpentier est directeur départemental de la protection judiciaire de la jeunesse du Cantal.

Plus de 80 % des mineurs présentés au juge des enfants au pénal n'ont plus jamais affaire à la justice pénale. Dire que la justice pénale des mineurs est inefficace est un mensonge!

Certains élus instituent un couvre-feu pour les mineurs de 13 ans au motif de la protection de l'enfance. Ces arrêtés municipaux ne créent pas du droit, ils créent une confusion et essaient d'introduire des devoirs nouveaux pour les parents comme si de nombreux enfants circulaient la nuit noire dans nos quartiers. Tactiques locales d'un positionnement sécuritaire! Tout mineur circulant non accompagné la nuit doit faire l'objet d'un contrôle de police: il est présumé en danger. Nous défendons une stratégie à long terme d'une véritable politique éducative et soutenons l'esprit de l'ordonnance de 1945.

De tous temps, le mineur a été considéré comme un justiciable particulier. L'ordonnance de 1945, qui fait aujourd'hui l'objet de nombreuses remises en cause, ne faisait pas dérogation à cette règle de droit. Elle instaure la considération primordiale de la personnalité du mineur et précise la notion de responsabilité pénale.

L'ordonnance de 1945 ne confère aucune immunité. Elle donne la primauté à l'éducatif sur le répressif, c'est-à-dire qu'elle considère l'acte délictueux comme révélateur d'une souffrance. Aussi donne-t-elle la priorité au traitement de cette souffrance avant de faire répondre le mineur de ses actes: elle ne l'en absout pas. La réponse n'est plus forcément carcérale: répondant au concept d'ordre public, la prison est un lieu d'exclusion et non d'amendement d'un jeune. Bien d'autres mesures à la disposition des juges ont des contenus plus éducatifs: liberté surveillée, travail d'intérêt général, réparations... Plus de 80 % des mineurs présentés au juge des enfants au pénal n'ont plus jamais affaire à la justice pénale. Dire que la justice pénale des mineurs est inefficace est un mensonge!

Certains demandent le dépoussiérage de l'ordonnance au prétexte qu'elle daterait de 1945. Le code civil date de Napoléon et l'ordonnance de 1945 fait régulièrement l'objet d'amendements: le gouvernement de Jacques Chirac, en 1987, a supprimé la détention provisoire des mineurs de 10 ans et limité l'incarcération des adolescents de 13 à 16 ans; le plus récent, sur la présomption d'innocence, est signé par Lionel Jospin. L'ordonnance de 1945 est moderne: elle n'institue pas l'excuse de minorité mais la reconnaît lorsqu'elle se justifie; elle prend en compte la personnalité du mineur, mais ne l'excuse pas. En outre, le juge des enfants dispose, contrairement aux autres magistrats, de la capacité d'adapter dans le temps la nature des mesures prononcées.

De récentes réformes, dérogeant à l'esprit de l'ordonnance de 1945, en réponse à l'«inquiétante insécurité», en ont déjà réduit le potentiel d'efficacité: le traitement en temps réel orientant les mineurs directement vers la sanction immédiate, les placements avec assignation à résidence...

Au moment où certains juges s'interrogent encore sur leur contribution à la pénalisation de la pauvreté, il est une chance de pouvoir s'appuyer sur un texte qui privilégie l'approche de la personnalité sur l'action répressive. Hélas! l'action éducative préconisée est souvent tardive, écornant d'autant le potentiel d'efficacité recherché par l'ordonnance. Si, dès les prémices de dysfonctionnement familial ou les premiers symptômes de difficultés propices à l'échec scolaire, une aide éducative se mettait en place, il est fort probable qu'un grand nombre de mineurs disparaîtrait des précieuses statistiques de la délinquance. De l'action d'incivilité aux premières transgressions de la loi pénale, se déroule un délai non négligeable durant lequel l'action éducative peut intervenir en même temps que la recherche de dialogue. Des mesures éducatives en amont peuvent éviter le recours au pénal plus tard.

Au nom de la rapidité et de l'efficacité, le risque est grand de bafouer le principe majeur de l'«éducabilité» du mineur. Le juge est sommé d'agir, son action doit être lisible alors que les réponses peuvent, hélas! faire l'impasse sur la réalité familiale et environnementale. Quand un minimum d'investigation vient repousser la tentation d'un verdict immédiat, par définition myope et parfois aveugle, la sentence est bien plus aisée.

Le mineur est, par définition, un être en devenir et pas totalement conscient de la portée de ses actes et de ses décisions... sinon, pourquoi ne pourrait-il participer du suffrage universel, ni de sa représentation? Pour sa part, la nation s'est donné une obligation éducative qui ne se limite pas à l'obligation scolaire. La loi n° 98-1165 précise «l'exigence d'une éducation propre à garantir l'épanouissement de la personnalité de l'enfant, les conditions de son autonomie...» Il s'agit donc de favoriser la construction de futurs citoyens responsables qui soient en capacité de comprendre pour agir et d'agir pour changer. L'éducation est une démarche qu'on construit, qu'on évalue et qu'on corrige. On n'éduque pas en prononçant des verdicts, en mettant en échec, en valorisant les meilleurs et en discréditant les autres. On éduque en faisant émerger un projet personnel pour chacun, en valorisant les progressions, en mettant en confiance, en faisant confiance, en faisant des choses avec eux. On éduque, enfin, en mettant le jeune en position de responsabilité, en situation d'autonomie progressive, en exercice de la citoyenneté, en lui permettant de s'exprimer et non en le faisant taire. L'éducation n'évite pas les conflits, elle leur donne du sens. La crise identitaire de l'adolescence est génératrice de conflits nécessaires pour la construction de l'adulte en devenir; elle perturbe les adultes: l'adolescent critique ses parents et veut changer la société. Pour s'affirmer, il lui est nécessaire de transgresser; le lieu de transgression dépendra des limites et des interdits qui lui sont posés.

Si le conflit est nécessaire pour grandir, la violence est souvent le fait de ceux qui n'ont pas accès au conflit socialisé. Le délinquant cherche une reconnaissance qu'il peut avoir dans la bande quand il ne la trouve pas ailleurs. Le regard des autres est essentiel: s'il est valorisant, il le construit; sinon, il le détruit. L'exploitation des faits divers par les médias participe d'une image dévalorisée à laquelle certains vont s'identifier et se conformer à l'image de ce qu'on croit qu'ils sont. Le délinquant est trop souvent réduit à l'acte qu'il a commis. L'obligation éducative que s'est fixée la nation nécessite de revisiter le code de déontologie de la presse, précisément par rapport à l'image qu'elle donne de la jeunesse, particulièrement perméable aux personnes les plus âgées et les moins en contact avec les jeunes. Le racisme se développe sur le même mode: on craint ceux que l'on ne connaît pas.

La question des jeunes doit être dédramatisée et «décatégorisée»: la jeunesse n'est pas un handicap; moment privilégié d'une expression, quelquefois maladroite, de mal-être, elle est révélatrice de problématiques personnelles, de dysfonctionnements des institutions et de mutations sociales. D'autres conduites à risque, plus autocentrées, dérangent moins la société (suicide, prostitution...). La violence multiforme qu'exercent certains jeunes - où les filles prennent une place encore marginale mais déjà inquiétante - est un signal d'alarme pour la société sur la perception qu'ont certains jeunes d'un sentiment d'abandon et de rejet. Ces débordements manifestes dans certaines banlieues méritent des réponses adaptées, mais il faut cesser de fonder la règle sur l'exception.

La délinquance des mineurs nous interpelle, c'est heureux! Alors, il est temps de ne pas apporter de fausses réponses, ni de généraliser des situations particulières, ni d'en faire un enjeu électoral. Les politiques publiques ne peuvent se définir dans l'urgence en réponse aux contingences politiques; elles ont pour mission de construire progressivement et de conforter un véritable contrat social qui évoluerait dans le même temps que la société évaluerait les mutations qui la traversent.

Certains seraient prêts à aggraver le régime pénal des mineurs au motif qu'ils dérangent l'ordre établi. Les mineurs ne représentent qu'un cinquième de la délinquance. Si près de 50 000 mineurs ont fait l'objet de décisions pénales en l'an 2000 dont quelques-uns ont pu défrayer la chronique, 150 000 mesures de protection judiciaire ont été prises en faveur de jeunes victimes d'un environnement adulte défaillant ou maltraitant, dont 113 000 placements. Au prisme déformant des faits rapportés par les médias, ne gonfle-t-on pas l'importance de l'insécurité dont sont porteurs les mineurs au détriment de celle qu'ils ont à subir? Encore faut-il savoir pour qui ou pourquoi on veut faire sonner le glas!

La société éducative ne serait-elle plus notre projet commun? L'exposé des motifs de l'ordonnance de 1945 reste pourtant d'une formidable actualité: «La France n'est pas assez riche d'enfants pour qu'elle ait le droit de négliger tout ce qui peut en faire des êtres sains.». 
* Libération, Le lundi 20 août 2001, p. .

 

Publié dans ENFANCE

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gp 01/02/2009 17:24

Le gouvernement prépare une réforme de la justice des mineurs. Nous sommes un groupe pluridisciplinaire qui voulons témoigner de la complexité de ces questions et peser, avec vous,  dans le débat qui va s’ouvrir :
http://quelfuturpourlesjeunesdelinquants.fr

plumedecib 01/02/2009 18:45


Je le mets en article. Merci.


Charlotte 07/12/2008 09:07

La délinquance des mineurs a baissé mais le moindre fait divers est monté en épingle par les médias afin d'orienter et de conforter tous ces vieux cons qui trouvent là (entre les chomeurs, rmistes et "bronzés) le responsable idéal d'une société que ces mêmes vieux cons ont rendue merdique, (je m'inclus dans le lot des vieux cons).Les associations qui s'occupent des jeunes ont leur part de responsabilité également incapables qu'elles sont de coordonner leurs efforts. C'est à qui aura le max de subventions au détriment des gosses. Je ne parle pas des bénévoles qui se dévouent, mais des responsables qui sont bien souvent rémunérés.Bises à tous

fleche 07/12/2008 09:06

Le gouvernement socialiste sous Mitterrand avait conçu le conseil national de prévention de la délinquance qui se déclinait à tous les niveaux : départemental et communal.Au niveau de la commune, il regroupait les acteurs de terrain : police, justice, pmi, commune.Quand ces personnes là sont autour d'une table, c'est tout à fait intéressant car les liens se créent, et le regard que l'on porte sur l'autre est différent.Mais voilà, aujourd'hui, on s'écarte à très vive allure de telles structures. Et puis c'est une idée "socialiste" donc forcément mauvaise pour les gens de droite. On en est toujours là !

plumedecib 07/12/2008 09:15


On pourrait peut être envoyer un courrier à Martine Aubry.... et lui proposer cette piste de travail. Entre celles et ceux qui ici font part de leurs expériences, on peut faire un truc bien.


dominique 06/12/2008 19:47

bien d'accord avec fleche, la coordination n'existe que très peu, y compris dans un même établissement, nous sommes dans des politiques de gestion...de fric, de place...de temps...ca existe individuellement, car nombre de travailleurs sociaux se parlent mais souvent les réseaux sont peu ou mal reconnus des hierarchies, ou simplement non relayés...les idées de terrain peuvent s'appliquer par la bonne volonté  et l'entente des uns et des autres

fleche 06/12/2008 18:29

Pour avoir travaillé en prévention de la délinquance, il y a longtemps déjà..., je peux vous dire que les actions menées en ce domaine sont de longue haleine.Les effets sont longs à obtenir, mais au moment où j'ai travaillé dans ce domaine, il y a un élément important qui aujourd'hui a disparu parce que justement le gouvernement préfère réprimer plutôt que prévenir.C'est la concertation et coordination.Les partenaires concernés par l'adolescence, l'enfance, étaient amenés à se rencontrer, à se parler et au final à reconnaître l'intérêt du travail de l'autre.Elle se situe là aussi la prévention. Très en amont, au niveau même des partenaires, qui doivent se connaître. Or actuellement tout est cloisonné, rigide. Parfois un simple coup de fil suffit à dénouer un problème.Mais nous n'en sommes plus là puisque les Etats Unis sont notre modèle et que là bas, c'est l'appel à l'avocat dès qu'on s'est tordu une cheville !

plumedecib 06/12/2008 18:38


Alors là, je crois que tu vas t'entendre avec domi car elle aussi travaille dans le domaine de l'enfance et de la prévention et je crois qu'elle fait les mêmes conclusions. Nous avions échangé à ce
sujet. Chaque organisme est cloisonné, se décharge sur l'autre. Il y a un vrai problème. Mais je lui laisse volontiers la parole